Catégorie : Espaces

Les bons filons du bâtiment 

Après Tissel Nouveau Monde, c’est sur un ancien site logistique, propriété de La Poste Immo, qu’une nouvelle histoire s’écrit. Son nom : Tissel Carihem. À Roubaix, les friches ne sont jamais tout à fait endormies. Elles attendent la prochaine idée, la prochaine énergie, la prochaine communauté capable de leur redonner souffle et usage. Lancé en 2025, Tissel Carihem est un hub dédié à l’économie circulaire du bâtiment. Un lieu vaste et modulable, pensé pour faire collaborer les acteurs du réemploi, et pas que. Le site de 13 000 m², dont 4 000 m² de bâti, est un outil rare : une dizaine de quais de déchargement, une logistique poids-lourds opérationnelle, des racks de stockage et ce grand espace surnommé le « frigo », véritable réserve de matériaux. « Pour construire autrement, explique Anthony Ponthieux, directeur opérationnel de PResRV, il faut arrêter de considérer que tout commence par une commande de matériaux neufs. On regarde ce qu’on a, ce qu’on peut réemployer, et on compose. Comme en cuisine. » Le réemploi ne se limite plus à l’écologie : il devient structurel. La réglementation RE2020 intègre le calcul du poids carbone contenu dans les matériaux de construction. Dans ce cadre, le réemploi est quasi « zéro carbone ». La filière tend à changer : elle n’est plus marginale ou militante, mais tend à se structurer et à s’industrialiser, générant un emploi non délocalisable et conservant la valeur sur le territoire. Derrière cette aventure, il y a PResRV, entreprise locomotive de ce lieu, spécialisée dans la dépose, le reconditionnement et la valorisation de matériaux issus de la déconstruction. « Nous sommes des mineurs urbains », explique Anthony Ponthieux. « On vient extraire la ressource déjà présente dans la ville, pour la transformer et la remettre en circulation. Réemployer, c’est agir directement contre le carbone. » Le bâtiment représente un quart des émissions nationales de gaz à effet de serre : le réemploi devient une arme climatique concrète. Dans les ateliers, les équipes reconditionnent sanitaires, chemins de câbles, panneaux solaires, bouches d’aération, poutres… Une ligne technique permet, par exemple, de remettre à neuf 8 WC en trente minutes. « Nous utilisons une recette de grand-mère, ni plus ni moins », plaisante Anthony Ponthieux. Le process combine acide citrique (du jus de citron) porté à 60 °C et ultrasons créant de micro-fractures, et facilitant le détartrage. Une machine industrielle permet de nettoyer une brique toutes les trois secondes, visant un rythme de 400 000 briques réemployées par an. De quoi alimenter les chantiers locaux de réhabilitation, notamment ceux menés par les bailleurs sociaux, aujourd’hui moteurs de la transition. Autour de PResRV, trois autres habitants participent aujourd’hui à l’identité collaborative du site : Toerana, collectif d’artisans travaillant sur des approches bioclimatiques ; Rewood, entreprise spécialisée dans la requalification du bois ; Çavaoù, qui développe une application d’aide au tri et des systèmes de détection pour éviter la pollution des bennes de chantier. Tous partagent une logique de mutualisation des espaces, des flux et des compétences, et surtout une conviction commune : certaines réponses aux défis environnementaux se trouvent localement, dans les réseaux d’acteurs et dans le geste concret. Tissel Carihem se veut aussi pédagogique. Le site souhaite accueillir prochainement un volet formation, avec une entreprise de chantiers d’insertion, pour initier aux nouveaux métiers de l’économie circulaire : dépose sélective, nettoyage industriel, valorisation matière… Déjà, le lieu reçoit learning expeditions, rencontres inter-filières et séminaires. Un showroom ouvert à toutes et tous valorise les matériaux, mais aussi les idées. Tissel Carihem n’est pas qu’un entrepôt : c’est un lieu d’expérimentation, d’inspiration, de transmission. Un endroit où l’on apprend à voir la ville comme une mine. « Maintenant que nous avons la recette d’un Tissel après Nouveau Monde et Carihem, explique Anthony Ponthieux, nous pouvons imaginer un Tissel 3, un Tissel 4, un Tissel 5… Chaque territoire a ses ressources, ses besoins, sa manière de faire filière. L’enjeu n’est pas seulement d’être exemplaire ici : c’est également de démontrer que le modèle est réplicable. » Tissel Carihem1 rue Marcel Arnaud, Roubaix

La revanche des sites

Née à Roubaix au cœur du XIXe siècle, La Redoute trouve ses racines dans la filature de laine fondée par Joseph Pollet dont l’atelier, installé rue de La Redoute, prospère grâce aux métiers mécaniques. Dans les années 1920, le groupe initie la vente par correspondance. De la laine aux catalogues, puis au e-commerce, La Redoute incarne une saga roubaisienne de reconversion réussie. Aujourd’hui, les anciens sites industriels connaissent une renaissance à Blanchemaille et dans le futur espace Pollet, au service de la nouvelle économie digitale. Dans les anciens murs de La Redoute, depuis bientôt 10 ans, Blanchemaille by EuraTechnologies est un terrain de jeu pour les startups du e-commerce et de la retail tech, où ceux qui osent viennent bâtir, concrètement, le commerce de demain. Dans ces locaux qui accueillent déjà une cinquantaine d’entreprises et 300 salariés, la flexibilité est reine : bureaux modulables, studios photo, espace de coworking, services à la carte. Blanchemaille est un écosystème, où l’innovation se fabrique, jour après jour. Le Bâtiment Pollet : un chantier exemplaire Dans la continuité du site Blanchemaille, un bâtiment historique fait l’objet d’une réhabilitation ambitieuse. Ce projet, porté par la Métropole européenne de Lille (MEL) et la SEM Ville Renouvelée, offrira 13 000 m² supplémentaires aux startups, aux entreprises, aux services liés au e-commerce et aux industries créatives.​ Objectif : atteindre 1 000 emplois d’ici 2026. Une fois les travaux achevés, le bâtiment Pollet, largement ouvert sur le quartier de l’Alma, accueillera notamment un incubateur, un hôtel d’entreprises, un centre de ressources, des espaces showroom, un laboratoire de recherche en marketing, ainsi que des espaces de restauration et de conférence. Réhabiliter sans démolir Dès l’origine, la Métropole Européenne de Lille, maître d’ouvrage du projet, a fixé une exigence forte : minimiser l’empreinte carbone en misant sur la réutilisation maximale des ressources existantes. Avec l’appui de la SEM Ville Renouvelée, de l’AMO économie circulaire Neo-Eco, et du cabinet SAA Architectes, la démarche de « dépose soignée » s’est imposée comme un fil conducteur du chantier. Un diagnostic précis de tous les éléments constitutifs du bâtiment a été mené avant même le début des travaux. Portes, cloisons vitrées, faux plafonds, radiateurs, lavabos, luminaires… Rien n’a été laissé au hasard. Chaque matériau potentiellement réutilisable a été soigneusement démonté, stocké et destiné soit à un réemploi sur site, soit à une redistribution vers d’autres projets via des associations partenaires. 35 tonnes de déchets évités, 400 tonnes de CO₂ économisées Les résultats parlent d’eux-mêmes : grâce à l’intervention de l’entreprise d’insertion VITAMINE T, environ 35 tonnes de déchets ont été évitées. En tout, ce sont près de 400 tonnes équivalent CO₂ qui pourraient être économisées sur l’ensemble du chantier — un bilan environnemental remarquable à l’échelle d’une telle opération. Côté matériaux, l’ambition est tout aussi impressionnante : Réemploi sur site de plus de 850 unités de faux-plafonds, 160 mètres linéaires de cloisons vitrées, 120 luminaires et 750 mètres de chemins de câbles. Réemploi ex-situ de 21 000 tuiles de bardage et 6 000 m² de moquette. Rénovation de 470 m² de parquet bois. Une partie des éléments démontés servira également à d’autres chantiers de la région, renforçant ainsi la logique de bouclage des ressources. Une logistique millimétrée au service du réemploi La réussite de cette approche pionnière tient aussi à la précision de l’organisation. Un espace de stockage temporaire a été aménagé dans le bâtiment voisin Moreau, simplifiant la gestion et la réaffectation des matériaux par étage. À cela s’ajoute une étroite coopération entre les différents acteurs : maîtrise d’ouvrage, maîtrise d’œuvre, entreprises de travaux et AMO économie circulaire ont travaillé main dans la main pour anticiper les besoins et lever les freins réglementaires. Grands chiffres BLANCHEMAILLE87 rue du Fontenoy59100 ROUBAIX

Avec le Quartier Créatif, un nouvel art de vivre urbain

Au carrefour des dynamiques culturelle et artistique, économique, urbaine et touristique, se trouve le Quartier Créatif de Roubaix. En son centre, structurant, le musée La Piscine et sa future extension. En son cœur, battant, son voisin, le Foyer du Mutilé, transformé en maison du projet de ce vaste chantier. Autour, le long d’une trajectoire joignant le Conservatoire et le Colisée, des équipements culturels comme la médiathèque et La Cave aux Poètes, des établissements de formation aux métiers de la création, l’ENSAIT, l’ESAAT, ESMOD… Et, plus au loin, les entreprises de l’économie circulaire des Manufactures Tissel. Ainsi se dessinent les contours du Quartier Créatif, défini, sur le plan urbain, par les frontières virtuelles d’un périmètre comprenant des espaces existants et en devenir – faire grandir ce qui existe déjà et faire sortir de terre, c’est l’idée ; et imaginé, au niveau du concept, comme une « zone de rencontres » artistique et entrepreneuriale – créer des connexions entre les acteurs culturels et créatifs, les artistes, les entreprises, c’est l’ambition. Ainsi maillé, le territoire de Roubaix, typique des villes archipel, renforce la lisibilité de son offre culturelle, très dense et portée – c’est le postulat, par des institutions comme le musée La Piscine – et de son offre tout court. Le Quartier Créatif a d’ailleurs été conçu comme tel et au travers d’un prisme : celui d’une offre de services destinée à un couple de touristes séjournant à Roubaix, offre composée de lieux culturels et d’un écosystème créatif, mais aussi d’endroits pour dormir, se divertir et manger. Le réaménagement à venir de l’avenue Lebas, l’implantation future dans le quartier de l’Union du restaurant de Florent Ladeyn, chef étoilé, ou encore l’arrivée, sur le site universitaire de Campus Gare, de l’école Vatel avec son hôtel d’application 4 étoiles, en sont très largement parties prenantes. L’installation dans les locaux du Foyer du Mutilé de Bruno Gaudichon, ex-conservateur du musée La Piscine, missionné par la Ville pour travailler à la préfiguration du Quartier Créatif, et les trois jours de festivités qui l’ont accompagnée, en mai 2025, ont lancé la dynamique. Elle se déploiera progressivement au fil des ans, avec l’objectif de donner une identité à Roubaix et d’en faire une destination touristique reconnue, en même temps qu’un parcours, non pas exactement fléché, mais jalonné de lieux identifiés Quartier Créatif, viendra révéler un nouvel art de vivre urbain. La ville créative Née dans les années 2000, la ville créative a émergé en offrant une diversité d’expériences axées sur des enjeux de reconversion post-industrielle de villes et de quartiers, comme à Roubaix. On peut citer Bilbao, Manchester, Liverpool, Baltimore, Londres, Montréal mais aussi Vienne qui s’est dotée d’un quartier des musées. En France, beaucoup de villes se sont inspirées de ces aventures pour devenir plus culturelles, plus vivantes et portées par des volontés politiques fortes proposant des projets d’envergure. Quartier Créatif